Voici notre mur pamphlétaire.

Ma
Bonne
Humeur
se
Lézarde
...ou lettre ouverte aux parents
qui redoutent le jeu de rôle ...

Arghh !

On pouvait rire de l'émission de Pradel™ car si elle a un impact sur un certain public, elle n'est pas considérée comme scientifiquement solide. D'ailleurs, on en a ri.

On a moins ri quand "Zone interdite", émission connue pour son sérieux, n'a pas hésité le 4 décembre 1995 à accuser le jeu de rôle d'être une forme de secte. Depuis, régulièrement, les médias sont parti chasser le Dragon. Pourquoi cet acharnement ? Bien sûr, on sait que les médias se délectent de grands mots, le jeu qui tue, la secte et tout autre concept qui font peur. Mais s'ils en ont actuellement plein la bouche, c'est parce que l'accueil du public est favorable. Alors, qu'avons-nous fait de mal, soudain, pour attirer l'attention ?

Arghh !

Voyez-vous, les gens ont peur de ce qu'ils ne comprennent pas. Nous connaissons tous le cas symptomatique du joueur invétéré qui a une copine qui ne joue pas. Certes, le jeu de rôle est prenant, mais le foot ou les consoles Nintendo aussi. Le problème du jeu de rôle est qu'il paraît hostile à ceux qui ne s'y intéressent pas. Les conversations y sont souvent hermétiques, il est parfois impossible pour un néophyte de savoir quand on parle de nous ou quand on parle de nos personnages. Alors, ils imaginent que nous même, nous ne savons plus faire la différence. Et puis les thèmes abordés sortent des sentiers battus. Combien de gens considèrent encore la SF, le fantastique ou l'héroïc fantasy comme des lectures de seconde zone ? Et ce sont bien là les sources d'inspirations principales du jeu.

Arghh !

Par ailleurs, les non-joueurs développent un sentiment d'infériorité injustifié parce qu'ils se sentent exclus. Alors qu'il n'y a aucune honte à ne pas être doué pour le sport, il semble y en avoir une à ne pas être doué pour le jeu de rôle. En effet, ce doit être à la portée de tout le monde, il suffit de s'asseoir autour d'une table et de parler. Il est alors plus facile pour son confort moral de dire que ce loisir est anormal plutôt que de dire :"Je ne sais pas faire, cela ne me tente pas, j'ai peur d'être ridicule." J'en ai vu de ces gens qui tentaient de m'expliquer que si je faisais du jeu de rôle, c'était pour fuir la réalité. En fait, ils avaient peur d'eux, peur de parler en public, peur de ne pas être à la hauteur, de se dévoiler et se montrer vulnérables. Fuir la réalité ? Mais que faite vous, quand vous allez au cinéma, quand vous regardez la télé, quand vous lisez un livre ? Les romans ne se sont jamais aussi bien vendus en France que cette année, les comédies au cinéma ont toujours marché en temps de crise. N'est-ce pas le signe d'une fuite de la réalité ? Et heureusement qu'on peut la fuir. Tout le monde a besoin par moment de lever le pied, de souffler, de se changer les idées.

Arghh !

Je suis hors de moi quand j'entends des gens bien pensants dire : Avant la télé, les gens se racontaient des contes le soir, à la veillée. Au moins, il y avait une communication. Que font les joueurs de jeu de rôles, sinon passer des heures à se raconter des histoires ? Les maîtres de jeu sont les derniers conteurs d'histoires. Nos histoires sont violentes, me direz-vous ? Vous êtes vous penchés sur l'histoire du petit poucet ? Des parents qui abandonnent leurs enfants en pleine forêt parce qu'ils meurent de faim, un ogre qui dévorent ses propres enfants ? Et Peau d'âne, un roi qui veut épouser de force sa propre fille ! Je reconnais bien volontiers que les parties de jeu de rôles des adolescents servent souvent de défouloir et ne volent pas toujours en pleine poésie. Souvent, les personnages ressemblent tous à Schwartzenegger (grand, fort, bronzé...) ou à Van Damme (lobotomisé) et tombent toutes les filles. Ce sont de grands guerriers qui massacrent allègrement et qui ensuite se bourrent la gueule dans les tavernes. Et alors ? Ne croyez-vous pas que les pulsions de jeu sont les même que celles qu'éprouvent les spectateurs des films de Conan le barbare ? Les adolescents ne sont pas des anges. Quoi qu'il en soit, que ces thèmes tabous soit abordé autour d'une table de jeu ou entre copains, ils le sont. Le jeu de rôle les provoque, voire, les suscite, direz-vous ? Allons, il n'y a pas plus entraînant pour un esprit faible qu'un groupe de copain. Au moins, par le jeu, on peut se défouler sans passer aux actes, sans défis stupides (ce soir, on sait pas quoi faire, chiche qu'on est cap de...).

Arghh !

Mais alors, qu'elle est cette foutue différence qui fait que le jeu de rôle a mauvaise presse et pas le cinéma ? L'imagination. On a beau crier sur les toits que l'imagination est une qualité, la sagesse populaire dit bien que la curiosité est un vilain défaut. Si on n'est pas curieux, on reste ignorant, si on n'a pas d'imagination, on ne remet pas l'ordre établit en cause. Tout ce qui entraîne à apprendre par cur, à la passivité ou à la conformité fait de nous des moutons. Se vider le cerveau devant la télé, se crever le soir à l'entraînement de foot, se gaver de jeu sur console ne fait pas réfléchir. Faire du jeu de rôle, c'est parler, communiquer, rêver, penser imaginer, bref, tout ce qui va à l'encontre de l'immobilisme. Et l'immobilisme, c'est rassurant.

Arghh !

Maintenant, je ne nierai pas qu'il y a eu des débordements tragiques mais je le dirais de façon nette : les jeux de rôle attirent les gens instables car ils espèrent y évacuer leur problème de personnalité. Le jeu peut leur permettre de traverser leur crise en leur fournissant une activité de groupe, en les faisant sortir de leur coquille. Maintenant, il est vrai que pour ceux qui n'ont pas un mental solide, se transcender dans un personnage peut faire vaciller leur équilibre déjà fragile au point peut-être de les mener à la folie ou au suicide. Mais le jeu n'en est pas la cause, il en est le révélateur voire le catalyseur, mais pas le point de départ. Ayez donc confiance en notre bon sens de la mesure et de la distance.

Arghh !

Mais au-delà de ce phénomène de rejet basé sur l'incompréhension, il a plus grave. Sans verser dans l'analyse sociale, il est certain que quand on rame à l'école avec devant soi un horizon bouché ou quand on se retrouve au chômage, diplômé ou les mains vides, il faut bien trouver un moyen d'évasion. Les solutions "politicaly correct" sont le sport et la télé (on y revient toujours). Notre solution à nous, c'est le jeu. Bon nombre d'entre nous l'ont certainement déjà utilisé pour se changer les idées dans les moments sombres. Malheureusement, ce n'est pas médiatique. Pourtant il en existe des histoires positives sur le jeu de rôle. Un jeune garçon asthmatique et solitaire car il ne pouvait pas faire du sport comme tous ses camarades de classe, s'est enfin fait des amis autour d'une table de jeu. Un de mes amis n'avait jamais ouvert de lui même un livre jusqu'à ce que le jeu de rôle lui donne envi de le faire et de dévorer des piles entières. Tous les joueurs vous diront que dans un moment difficile, le jeu leur a permis de surmonter une mauvaise passe.

Et moi, j'ai rencontré mon mari Pounet ! il y a dix ans lors de ma première partie de jeu de rôle.

Arghh !

Or, le problème de fond est là. Si malgré tous ses côtés positifs, le jeu de rôle est parfois lié à des drames c'est parce que le malaise général des jeunes (pardon pour le lieu trop commun) fait que le besoin d'évasion naturel peut devenir désespéré. Seulement, il est plus facile de s'attaquer au jeu de rôle plutôt qu'au contexte qui a fait que ce jeu se détourne parfois de sa vocation. Supprimez le jeu de rôle à ses fans ? Vous savez, c'est terrible, l'ennui. Je suis certaine que la cocaïne mène à la mort bien plus sûrement.

Article paru dans Le Dragon et la Lézarde,
fanzine du club de Pythagore de Provins